Anecdotes·Non classé

After… Work.

Chaque journée est pour moi une aventure. Il se passe toujours quelque chose qui mérite d’être partagé. Et, tous les soirs, c’est Paul qui a droit au récit de mes fabuleuses aventures.

CLAIRE

19H : Finalement à la maison. Journée épuisante, à courir partout. J’ai dû faire mon travail et celui de ma boss aujourd’hui : madame a décidé de poser un demi-RTT, comme ça, avant de partir en pause déj’. J’ai eu envie de lui planter mon critérium dans l’oeil quand elle me l’a annoncé. Mais j’ai dégainé mon plus grand sourire.

Je balance mes chaussures, ce pantalon qui m’empêche de respirer, et je mets mon pyjama pilou-pilou.

J’ai besoin d’évacuer ce stress. Vite ! Un verre !

 

girl drinking

 

19H05 : Paul est sur le canapé, concentré sur le niveau 264 de Candy Crush, France Inter en fond sonore. Je m’approche, l’embrasse et engage la conversation : « ça va doudou ? t’as passé une bonne journée ? ». Je m’assieds, prête à ce qu’il me raconte chaque instant vécu aujourd’hui.

Mais je n’ai droit, en guise de réponse, qu’à un « ouais, ouais, la routine quoi ».

Paul travaille dans une banque mais n’est pas banquier. Cinq ans et je suis toujours incapable de parfaitement expliquer ce que fait mon mec. Trésorier m’a-t-il dit ! Ça, ok je suis parvenue à l’entendre. Mais – quand il est apte à communiquer après une journée de travail -, il lui arrive de me raconter ses différends avec la Banque de France, de me parler de normes européennes, de créances, d’investissements sur fonds propres.

Et à chaque fois qu’il souhaite me parler de sa journée de boulot, je ressemble à Kuba, le poisson rouge que j’avais alors enfant. Je ne comprends rien. Mais je fais une tête mignonne, sourcils un peu froncés signalant une intense réflexion.

19H06 : Pas déstabilisée par le néandertalien, je le relance : « mais encore ? Rien de croustillant à la banque ? »

Monsieur Paul se redresse, souffle, prend sa bière et me lance ces quelques mots : « Bof. On a perdu 8 000 000 aujourd’hui. Pas une bonne journée. Mon chef est parti en vrille. »

J’ai complètement déconnecté quand j’ai réussi à comprendre combien de zéros il y a lorsque on parle de millions. 8 000 0000 ! Mais qui perd 8 000 000 d’euros ? Que sa banque investisse sur mon livret A merde, capital risque moindre les gars ! Que je puisse privatiser Hermès au moins une fois dans ma vie !

Je me ressaisis : « Mais comment avez-vous fait ? qu’a fait ton chef ? Il a joué aux fléchettes, et 50 000 c’était lorsqu’il parvenait à vous crever un oeil ? »

Paul répond, le regard empreint de lassitude : « ouais, c’est ça. C’est compliqué tu sais. Et ta journée chérie ? »

19H10 : Je pense qu’inconsciemment j’avais hâte qu’il termine. Non que je ne m’intéresse pas à son boulot, loin de là, je ne comprends juste pas toujours tout ce qu’il raconte. Mais tout s’agite encore dans mon cerveau, j’ai plein de choses à lui raconter. J’ai l’impression que beaucoup trop d’événements ont lieu chaque jour que je vis. Je vis dans un tourbillon. Je suis le tourbillon.

« C’est la merde. On bosse sur un nouveau projet, démesuré. La comm’ d’une grosse boîte. Tout reprendre à zéro, repenser toute leur stratégie. J’ai décidé de m’investir à fond, de montrer au monde et à ma boss à quel point je suis merveilleuse et indispensable. Mais je crois qu’elle veut me mettre la pression, me tester. Tu imagines ? Comme si je ne vivais pas assez  de stress au quotidien ! Elle a aussi mis la Linda sur le projet. Une pointure. En plus d’être sacrément gaulée, elle est intelligente la nana. Rappelle-moi de ne jamais te la présenter. Bref, la boss m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit « Que la meilleure gagne. Ce projet peut lancer une belle carrière. Ou en briser une. » Et là t’imagines Doudou ce que j’ai ressenti ? Ce frisson intérieur, comme si je m’apprêtais à entendre Daenerys hurler « drakarys » et que ma dragonne de boss allait cracher le feu. Et puis je me suis jetée dans ce projet, brainstorming avec moi-même et un café. Et tu sais ce que je me suis répétée toute la matinée ? « Tu es intelligente. Tu es forte. Tu es créative Claire ». Et puis je portais la veste avec laquelle j’avais passé mon entretien d’embauche. Tu sais, la veste de tailleur en pied-de-poule de chez Sandro que tu m’avais déconseillé d’acheter. Elle m’avait porté chance à l’époque, j’ai choisi d’interpréter ça comme un signe. Au fait, étant donné que ce soir je suis trop stressée, je vais appeler ma mère. Il va falloir donc que me prépares un bon petit plat, avec tout ton amour. »

Je reprends mon souffle, fière d’être parvenue à lui imposer la corvée repas sans lui avoir permis d’exprimer son mécontentement.

19H13 : Trois gorgées de vin et je reprends « Merde je disais quoi ? Ah oui, le duel avec Linda. À midi j’ai mangé avec Sandrine, un des piliers de la boîte, amie de longue date de la boss. J’ignorais que le dragon était le genre de personne qui parvenait à avoir des amis et à les garder. Bref. Sandrine m’a dit ce midi « Alors, les couloirs racontent que c’est la guerre avec Linda ». PUTAIN DE MERDE PAUL, elle a employé le mot « guerre »! Je suis foutue putain putain putain. Si Linda a dit que c’était la guerre, elle va sûrement tout faire pour m’écraser. Ça m’a coupé l’appétit vraiment, je n’ai pas pu finir ma salade tant j’avais le ventre noué. Une salade à presque 20 balles ! Alors oui, sur le papier c’est une bonne chose car je t’ai dit que je voulais maigrir. Mais à 16H, terrassée par le stress et la pression, je suis allée m’acheter une crêpe… au nutella. Mais c’est pas grave. Bon, du coup j’ai un peu commencé à monter mon plan d’attaque. Attends, je vais aller le chercher et t’expliquer… »

19H28 : Deuxième bière.

19H45 : « J’ai mes chances tu penses ? Ma pensée est révolutionnaire hein ? Mon plan d’attaque est au top, tu trouves pas ? Chut, ne dis rien, je sais que je vais tout déchirer ! Il faut que j’apprenne à croire en moi, ma mère me l’a redit récemment. Ah et j’ai oublié de te prévenir, demain nous sommes invités au vernissage de l’expo de Pierre. J’ai répondu que tu serais bien évidemment présent à mes côtés, que tu représenterais ta banque. Ça te dérange pas ? Je me suis un peu engagée à ta place, mais je ne pouvais pas faire autrement, je lui en devais une. Du coup, demain RDV à 19H à Oberkampf. C’est juste à côté. »

19H48 : « Et j’ai appelé Marie, comme ça, pour avoir des news. Et tu veux un scoop vraiment, mais alors vraiment croustillant ?

Allo ? Paul, tu m’écoutes BORDEL ? Tu ne t’intéresses pas à moi au fait, je suis juste une jolie poupée qui cuisine. C’est ça ? »

 

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Blême, Paul n’essaie même pas de se défendre mais pose son téléphone sur la table basse.  Victoire ! La crise d’hystérie qui se préparait a dû lui faire peur, j’ai maintenant toute son attention.

Note à moi-même : Ne pas hésiter à exagérer la situation et à pousser quelques cris pour qu’il délaisse Candy Crush.

« Et bien, tu vas connaître le scoop, même si tu t’en bats les couilles. Marie s’est séparée de Philippe il y a presque trois mois, tu te souviens ? Marie la petite marrante. Figure-toi qu’hier, après nombre de signes, elle part faire un test de grossesse. Et là, panique à bord. Elle est enceinte de son ex qu’elle a méchamment largué et à qui elle n’a pas donné signe de vie depuis la rupture. Le mec, malheureux car trop amoureux, est parti faire un road trip au fin fond de l’Amazonie, loin de toute civilisation, loin de toute possibilité de contact avec le monde extérieur, loin de Marie. Marie ne peut même pas le joindre, t’imagines comment elle doit être retournée intérieurement. Elle doit vivre un enfer, la pauvre. C’est Bridget Jones cette meuf. »

19H52 et 34 secondes : Paul clôt superbement notre (mon) moment de partage quotidien lorsqu’il reprend la parole : « Le mec, il reste dans la forêt amazonienne ou il va essayer d’aller un peu plus au sud ? Il pourrait aller au Chili, puis gagner la Terre de Feu. Ça doit être fou ! »

19H53 et 12 secondes, à moi-même : « Ouais, fou. Fou comme tu t’en bats les couilles d’une pauvre fille enceinte qu’en plus j’apprécie. Fou que tu te contrefiches de ce que je peux dire. Fou comme tu parviens à éluder 98% de mes propos pour te concentrer sur un seul mot, qui souvent n’a aucun lien avec le coeur de ma confession.

19H54 : Pause méditative. J’ai parfois l’impression que l’Homme et la Femme se croisent, mais sans jamais vraiment se toucher.

 


PAUL

18H30 : Retour à la maison. Une bonne grosse journée de merde. Ma bière et Candy Crush me feront rapidement oublier tout ça.

Depuis plusieurs mois, je prends trente minutes de moins à la pause déj’ pour pouvoir rentrer plus tôt que Claire. Et avoir 30 minutes de silence tout en m’écroulant sur le canapé sans qu’elle me fasse culpabiliser.

Claire a besoin de tout partager. de tout me raconter. Pourtant, elle a ses copines pour ça. Copines qui bossent dans le même milieu qu’elle. Bah non, c’est toujours pour moi. Et puis, j’ai l’impression que ses journées de boulot durent 16 heures tant elle a de choses à raconter. Elle ne s’arrête jamais.

Le boulot, c’est pas moi, c’est pas nous. C’est ce que nous faisons, pas ce que nous sommes. Mon boulot ne me passionne pas, je ne pense pas qu’il puisse passionner quelqu’un. Donc je l’épargne avec mon quotidien à la banque. Puis, quand ma journée est terminée, elle l’est vraiment. Pas besoin d’un debriefing. Ça c’est moi. Mais la vision de Claire est tout autre.

19H : Le calme est terminé, j’entends la tempête passer la clef dans la porte. C’est parti.

19H05 : Claire lance la conversation alors que je suis vautré sur le canapé avec un « ça va doudou ? tu as passé une bonne journée ? »

À moi-même : « une bonne grosse journée de merde que j’essaye d’oublier. »

À claire : « ouais, ouais, la routine quoi ».

Ce n’est pas mon jour de chance, Claire a engagé la conversation dès son arrivée. Parfois, alors qu’elle a à peine passé le palier, elle se jette sous la douche avant même de me dire un mot. Cela me laisse un peu de répit. Mais certains soirs, elle préfère prendre une douche avant manger, et parler d’abord. Toujours parler. Je sens que ce soir je pars sur un debriefing d’au moins 30 minutes. Et elle s’est jetée sur son verre, elle a donc passé une journée de merde.

19H07 : Claire essaye de me poser davantage de questions, de me forcer à parler. Alors que je sais qu’elle meurt d’envie de me raconter tous ses malheurs. Gentleman, je la lance, en pensant à ce que je me dis à chaque fois que je l’accompagne faire les boutiques : c’est long, c’est chiant, mais plus vite c’est fait mieux c’est. Elle est contente et moi débarrassé.  »

19H25 : Je fais mine de m’intéresser et de comprendre son plan d’action. Je me demande si elle ne va pas finir par faire un malaise, je ne l’ai pas vue respirer depuis le début de son monologue.

19H30 : Je suis encore plus fatigué par le flot de paroles de Claire que par mon boulot. Certains soirs, j’aimerais qu’elle souffre d’une extinction de voix temporaire. Juste pour une heure, ou deux.

 

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19H35 : Elle me dit « chut ». Non mais elle est vraiment énorme. Cela fait près de 30 minutes que je n’ai pas pu en placer une. Mais pour être sûre de pouvoir terminer, elle anticipe et me demande de me taire.

Avec le temps et à force d’entraînement, j’ai réussi à développer une technique particulièrement utile. Imaginez. Deux bruits distincts, l’un strident et aigu, l’autre plus grave et plus lointain. Aujourd’hui, je suis apte isoler et à faire abstraction de la voix de Claire pour me concentrer sur France Inter. Je suis donc avec elle physiquement, je la regarde, mais sans plus l’écouter. Le bonheur ! Cela m’a demandé beaucoup d’exercices, mais c’est tellement bon d’y être parvenu.

19H50 : Merde ! Elle m’a grillé. Elle a compris que je n’écoutais pas. Ça va se corser sévère, je vais prendre cher. Je lui tends le drapeau blanc en posant mon téléphone et en me redressant. Ça a l’air de passer, elle reprend son monologue.

Et ne s’arrêtera pas jusqu’à ce qu’elle estimera m’avoir raconté la majorité de sa journée. Puis elle ira préparer le repas. Ou alors elle ira à la douche, me signifiant ainsi que ce soir je m’y colle. Mais ce soir, elle n’a pour le moment pas évoqué le repas. Enfin, je crois.

 

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6 commentaires sur “After… Work.

  1. J’ai adoré le moment où Paul clôt le monologue d’une heure de Claire sur du « ah ouais il poirrait tenter le chili tant qu’on y est » et la réflexion qui suit à 30 secondes près! J’ai bien rigolé 🙂

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